27 septembre 2026
R.E.M. célèbre aujourd’hui les 32 ans de Monster, son neuvième album studio. Après deux disques majeurs restés sans tournée, le groupe américain voulait retrouver les grandes scènes avec des chansons plus directes, enregistrées au plus près de l’énergie du concert.
Au début des années 1990, R.E.M. se trouve dans une situation paradoxale : le groupe vient de publier successivement Out of Time et Automatic for the People, mais n’a accompagné aucun de ces deux albums sur les routes. Près de six années se sont écoulées depuis sa dernière tournée. Pour préparer ce retour attendu, Michael Stipe, Peter Buck, Mike Mills et Bill Berry ne cherchent pas simplement à prolonger leurs disques précédents : ils décident de concevoir des morceaux capables d’occuper de grands espaces.
Michael Stipe a résumé cette orientation sans détour : avec Monster, R.E.M. voulait écrire un album de rock parce que le groupe allait repartir en tournée pour la première fois en cinq ans. Le projet naît donc d’une contrainte très concrète. Il faut retrouver la scène, mais aussi imaginer le disque qui permettra de le faire. Cette perspective conduit R.E.M. vers un son plus bruyant et plus frontal, éloigné des guitares claires longtemps associées à Peter Buck.
Un studio transformé en scène de concert
Pour préserver cette impulsion collective, R.E.M. et le producteur Scott Litt privilégient autant que possible les prises jouées en direct. Une partie importante de l’album est enregistrée au Crossover Soundstage d’Atlanta. Les musiciens s’y installent sur une scène, entourés de retours, dans une configuration destinée à retrouver les sensations physiques d’un concert plutôt que celles d’une séance où chaque partie serait isolée.
Les enregistrements se poursuivent entre le début du printemps et l’été 1994, dans plusieurs villes : Atlanta, La Nouvelle-Orléans, Miami et Los Angeles. Malgré ces déplacements, le principe demeure le même. Les guitares de Peter Buck abandonnent largement leur couleur « jangly » habituelle au profit de textures saturées, tandis que Scott Litt cherche à capter l’interaction du groupe. Monster n’est pas seulement un album qui pourra être joué sur scène : sa fabrication tente déjà de placer R.E.M. dans les conditions de cette scène.
Cette transformation n’exclut pas les invités. Thurston Moore intervient sur Crush With Eyeliner, ainsi que sur King of Comedy. Sa présence s’intègre à un disque qui pousse les guitares au premier plan sans effacer l’identité de R.E.M. Rain Phoenix, sœur de River Phoenix, figure quant à elle parmi les participants crédités sur Bang and Blame.
Une phrase étrange devenue chanson
Le premier morceau de l’album, What’s the Frequency, Kenneth?, part d’un fait divers aussi célèbre qu’énigmatique. En 1986, le journaliste de télévision américain Dan Rather avait été agressé par un homme lui lançant cette question : « What’s the frequency, Kenneth? » R.E.M. reprend la formule, mais Michael Stipe ne se contente pas de raconter l’incident.
La chanson met en scène un homme d’une génération vieillissante qui essaie maladroitement de comprendre les plus jeunes et de rester dans le coup. La phrase adressée à Dan Rather devient ainsi le point de départ d’un personnage désorienté, incapable de saisir les codes qui l’entourent. Derrière son titre immédiatement reconnaissable, le morceau rejoint l’une des tensions de Monster : celle d’un groupe déjà installé au sommet, mais décidé à ne pas répéter la formule de ses succès récents.
Le choix ne freine pas sa trajectoire commerciale. Monster atteint la première place du Billboard 200, confirmant que R.E.M. peut modifier nettement son approche tout en conservant une audience considérable. L’album, comme le groupe, figure également dans la programmation de RADIO COLLECTION.
Let Me In, la rupture au cœur du disque
Au milieu de cet album pensé pour retrouver l’impact du concert, Let Me In introduit une gravité très personnelle. Michael Stipe écrit la chanson pour Kurt Cobain après la mort du chanteur de Nirvana, qu’il connaissait personnellement. Le lien entre les deux musiciens se prolonge jusque dans l’enregistrement : Peter Buck y joue une guitare ayant appartenu à Cobain.
Cette présence matérielle donne à la chanson une place particulière dans le projet. Let Me In constitue la rupture la plus explicitement funèbre d’un disque conçu autour de l’énergie, du volume et du retour sur scène. Sans renoncer aux guitares qui définissent l’album, R.E.M. y inscrit directement le deuil dans une période de remise en mouvement.
Le mix que Scott Litt voulait encore reprendre
Vingt-cinq ans après la parution de Monster, sa réédition offre à Scott Litt l’occasion de remixer entièrement l’album. Le producteur estimait rétrospectivement n’avoir jamais obtenu le résultat qu’il souhaitait à l’époque, notamment dans le traitement des voix. Cette nouvelle version ne remet pas en cause la décision fondatrice du disque ; elle permet au contraire de revenir sur la manière dont cette décision avait été fixée en studio.
À 32 ans de distance, Monster reste ainsi attaché à un moment précis de l’histoire de R.E.M. : celui où le groupe, après deux albums sans tournée, a préparé son retour en installant ses amplificateurs comme s’il se trouvait déjà devant le public. De la scène improvisée du Crossover Soundstage à la guitare de Kurt Cobain utilisée sur Let Me In, le disque conserve les traces concrètes de cette reconquête.
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