06 septembre 2026
Le 6 septembre 2024, The The publiait Ensoulment, son premier album studio de nouvelles chansons depuis NakedSelf en 2000. Le disque fête aujourd’hui ses deux ans. Né dans le calme post-pandémique au bureau du père de Matt Johnson, il a réuni d’anciens collaborateurs autour de sessions largement enregistrées en direct, tout en donnant une nouvelle place aux préoccupations politiques et londoniennes de son auteur.
Pour faire renaître The The sur la durée d’un album, Matt Johnson commence par s’asseoir à un vieux bureau. Le meuble appartenait à son père. Tôt le matin, avec une guitare acoustique, il reprend des esquisses, assemble des idées et remet en mouvement un projet discographique interrompu depuis près d’un quart de siècle. « Je me suis dit : tu sais quoi, je vais m’asseoir là et écrire cet album », expliquera-t-il.
Un album complet après vingt-quatre ans d’écart
Ensoulment ne surgit pas après une disparition totale de Matt Johnson. Depuis NakedSelf, paru en 2000, celui-ci s’est consacré à des bandes originales, à son label Cinéola et à différents projets liés à The The, dont The Comeback Special. Il n’avait cependant pas publié de nouvel album studio constitué de chansons inédites sous ce nom.
La période post-pandémique lui offre le calme nécessaire pour reprendre ce chantier. Cette relance ne consiste pas uniquement à écrire des morceaux entièrement nouveaux. Deux chansons, « Some Days I Drink My Coffee By the Grave of William Blake » et « A Rainy Day in May », trouvent leur origine environ douze ans avant la sortie du disque. Longtemps laissées en suspens, elles sont reprises et intégrées à l’ensemble.
Cette coexistence entre anciennes ébauches et compositions plus récentes donne à la fabrication d’Ensoulment une temporalité particulière. L’album rassemble des idées demeurées ouvertes pendant des années et des textes élaborés face aux préoccupations contemporaines de Johnson. Le retour de The The en studio apparaît ainsi moins comme un redémarrage à zéro que comme la reprise d’un travail interrompu.
À Real World Studios, six jours face à face
Une fois les chansons suffisamment avancées, le projet change d’échelle. L’enregistrement principal se déroule à Real World Studios, près de Bath. Matt Johnson y retrouve Warne Livesey, qui coproduit l’album avec lui après avoir déjà travaillé sur Infected en 1986 et Mind Bomb en 1989.
Autour d’eux prennent place James Eller, Earl Harvin, Barrie Cadogan et DC Collard. Les musiciens sont installés face à face et enregistrent une grande partie du disque en conditions live. Environ six jours suffisent pour fixer l’essentiel des morceaux, avec l’objectif documenté d’obtenir un résultat chaleureux et immédiat.
Le travail ne s’achève pas à Real World Studios. Les chansons passent ensuite par une phase d’overdubs et de mixage au Studio Cinéola, l’espace de Matt Johnson. La méthode combine ainsi une brève session collective, concentrée autour du jeu de groupe, et une finition menée dans un lieu plus intime placé sous le contrôle de l’artiste.
Ce retour au studio intervient par ailleurs après une opération de la gorge subie par Johnson. Selon le communiqué consacré à la tournée, l’intervention n’a finalement pas affecté sa voix, une issue que le chanteur a lui-même considérée comme une chance. Dans un projet marqué par une si longue absence d’album, cet épisode ajoutait une incertitude concrète avant les séances.
« Cognitive Dissident », de l’esquisse acoustique au commentaire politique
Parmi les chansons qui définissent le propos d’Ensoulment, « Cognitive Dissident » naît d’un travail commun entre Matt Johnson et le guitariste Barrie Cadogan. Le morceau passe des premières esquisses acoustiques à des arrangements électriques finalisés avec le groupe. Son sujet, lui, est formulé sans détour par Johnson : l’État de surveillance, la censure et la culture de l’annulation.
L’auteur décrit cette vision comme délibérément « orwellienne ». « Cognitive Dissident » inscrit ainsi le retour discographique de The The dans une écriture explicitement politique. D’autres titres, dont « Kissing the Ring of POTUS », participent à cette ligne en abordant notamment les manœuvres politiques néo-conservatrices.
Le morceau ouvre également la séquence de publication. Sorti en single en mai 2024, il est accompagné d’un clip réalisé par Tim Pope, collaborateur historique de The The. Johnson explique avoir lui-même proposé d’y apparaître, non pour répondre à une contrainte comparable à celles de l’époque MTV, mais pour retrouver avec plaisir ce partenaire des années 1980 et 1990.
Un café près de William Blake, puis une chanson sur Londres
L’autre grande scène d’écriture du disque se situe à Bunhill Fields, à Londres. Certaines matinées, Matt Johnson boit son café près de la tombe de William Blake. Ce rituel réel fournit le titre et le point de départ de « Some Days I Drink My Coffee By the Grave of William Blake ».
Les premières versions de la chanson remontent à plus d’une décennie. En la reprenant pour Ensoulment, Johnson transforme cette habitude personnelle en réflexion sur Londres, sur ses mutations et sur la perte d’un sentiment d’appartenance. Le texte interroge aussi le paradoxe d’un Blake longtemps marginal, désormais célébré par les institutions britanniques.
Le morceau rejoint « Cognitive Dissident » dans une même manière de partir d’une situation concrète pour aborder un paysage politique et culturel plus large. Là où le premier s’attache à la surveillance et à la censure, le second observe la transformation d’une ville et le changement de statut d’une figure autrefois tenue à l’écart.
Des retrouvailles jusque dans les images
Avant la parution de l’album, The The dévoile trois singles : « Cognitive Dissident » en mai 2024, « Linoleum Smooth to the Stockinged Foot » en juin, puis « Some Days I Drink My Coffee By the Grave of William Blake » à la fin du mois d’août. Tim Pope réalise les trois clips, prolongeant dans les images la logique de retrouvailles qui accompagne déjà la production musicale.
Cette continuité se retrouve également dans les éditions physiques publiées par Cinéola et earMUSIC. Le CD et le vinyle comprennent un livret de 32 pages réunissant des œuvres inédites d’Andrew « Andy Dog » Johnson, frère de Matt et auteur historique de nombreuses pochettes de The The. Le retour ne se limite donc pas aux musiciens et au producteur : il réactive aussi une collaboration visuelle familiale associée de longue date au groupe.
Ensoulment, un nouveau chapitre placé au centre des concerts
Depuis sa sortie, l’album occupe une place centrale dans la tournée mondiale qui lui est consacrée. La scénographie annoncée pour l’Ensouled World Tour repose sur deux actes : Ensoulment est joué intégralement dans un premier set, avant une seconde partie composée de chansons plus anciennes. Le disque est ainsi présenté sur scène comme un ensemble autonome plutôt que comme une simple réserve de nouveaux titres.
Deux ans après sa publication, Ensoulment raconte d’abord la manière dont Matt Johnson a remis The The au travail : seul le matin devant le bureau paternel, puis entouré de partenaires anciens et récents dans un studio où les morceaux ont été saisis rapidement. Les chansons restées inachevées pendant une douzaine d’années y côtoient celles nées de préoccupations plus immédiates.
Le chemin qui mène au disque relie ainsi mémoire familiale, retrouvailles professionnelles et observation politique. En ce 6 septembre 2026, son deuxième anniversaire rappelle surtout qu’après vingt-quatre ans sans album studio de nouvelles chansons, le retour de The The s’est construit à partir de liens patiemment renoués plutôt que d’une rupture avec son histoire.