28 août 2026
Né le 28 août 1949 à Tooting, dans le sud de Londres, Hugh Cornwell fête aujourd’hui ses 77 ans. Chanteur, guitariste et principal auteur-compositeur des Stranglers jusqu’en 1990, il a toujours cherché la singularité derrière l’efficacité pop. De la naissance mouvementée de « Golden Brown » à son départ déclenché par un improbable coup de cricket, son parcours raconte un même besoin : échapper aux formules établies.
Pendant près de deux ans, Hugh Cornwell ne sait que faire du motif de clavier que Dave Greenfield apporte régulièrement aux Stranglers. L’idée ne ressemble pas aux morceaux sur lesquels travaille le groupe et refuse obstinément de trouver sa place. Elle deviendra pourtant « Golden Brown », son plus grand succès. Cette transformation résume déjà une part essentielle de la méthode Cornwell : conserver la forme d’une chanson pop, mais y introduire un élément qui la déplace.
Le motif de Dave Greenfield qui ne « rentrait » nulle part
Dans les Stranglers, les rôles créatifs sont bien identifiés. Cornwell et le bassiste Jean-Jacques Burnel constituent la charpente principale de l’écriture, tandis que Greenfield propose constamment des motifs de clavier. À la batterie, Jet Black possède, selon Cornwell, une capacité instinctive à reconnaître le potentiel commercial d’un morceau.
Le futur « Golden Brown » met cet équilibre à l’épreuve. Greenfield répète son thème en mesure atypique, mais Cornwell et Burnel le rejettent à plusieurs reprises : impossible de l’intégrer à une chanson existante. Le déclic survient lors d’une répétition chez Jet Black. En entendant le claviériste jouer le motif seul, Hugh Cornwell comprend qu’il ne faut plus chercher à l’ajouter à un autre morceau. Ce thème doit devenir une chanson autonome.
Les paroles sont alors écrites rapidement. En répétition, les réactions opposées donnent la mesure du pari : Jet Black prédit immédiatement un numéro un, tandis que Burnel juge le résultat sans valeur. La version est construite en commençant par la voix de Cornwell et les claviers de Greenfield. Publiée sur La folie, la chanson devient le plus grand hit des Stranglers.
Une guitare d’abord mal aimée pour « Golden Brown »
Le morceau repose d’abord sur son clavier et sa structure inhabituelle, mais Hugh Cornwell y apporte aussi un choix instrumental révélateur. Pour les séances de La folie, il utilise une guitare équipée de trois micros et de nombreux réglages. Il l’apprécie peu au départ, avant de finir par l’employer sur l’ensemble de l’album.
C’est cet instrument qui lui permet d’enregistrer le solo fin et détaillé de « Golden Brown ». Le détail éloigne Cornwell de la seule image du guitariste issu de la vague punk britannique. Dès cette période, il cherche des textures et des constructions moins évidentes que celles des premiers disques du groupe.
Hugh Cornwell pousse les Stranglers vers la mélodie
Cofondés en 1974, les Stranglers se stabilisent autour de Cornwell, Burnel, Greenfield et Jet Black. Entre 1977 et 1990, le groupe place plus de vingt singles dans le Top 40 britannique. Cette réussite rendra le départ de son chanteur d’autant plus radical, mais elle repose aussi sur une évolution que celui-ci revendique.
À la fin des années 1970 et au début de la décennie suivante, Cornwell insiste pour développer une dimension plus mélodique, encore peu perceptible sur les premiers albums. « Golden Brown » en est une manifestation particulièrement nette. « Always the Sun » prolongera cette recherche en associant harmonies et refrain mémorisable à des tonalités ou des structures légèrement décalées.
Des années plus tard, Cornwell résumera ainsi son principe d’écriture : « Écrire une chanson pop avec une bizarrerie inhabituelle, voilà ce qui m’intéresse. » Cette torsion peut être harmonique, rythmique ou structurelle. Elle relie son travail au sein des Stranglers à celui qu’il développera ensuite sous son propre nom.
Quand le groupe devient une institution
À la fin des années 1980, cette recherche se heurte toutefois à ce que Cornwell perçoit comme un immobilisme. Le chanteur estime que les Stranglers sont devenus une institution, enfermée dans une image et un catalogue. Le public, constate-t-il, réagit davantage aux anciens titres qu’aux nouvelles chansons de Dreamtime ou de 10.
Dans son autobiographie A Multitude of Sins et plusieurs entretiens, il explique avoir eu le sentiment que le groupe avait perdu sa créativité et ne prenait plus de risques. La réussite passée, qui avait permis aux Stranglers de durer, apparaît désormais comme une contrainte. Cornwell emploie une formule sans détour : « Je ressentais ça comme un “nœud coulant autour de mon cou”. »
Son problème n’est donc pas le catalogue lui-même, mais la place qu’il occupe. Il ne veut plus devenir l’exécutant de chansons anciennes réclamées davantage que les nouvelles. Quitter le groupe signifie renoncer à une structure établie, mais aussi retrouver la possibilité de se tromper.
Un six au cricket avant le dernier concert
Le 3 août 1990, les Stranglers jouent à guichets fermés à l’Alexandra Palace de Londres. Le soir du concert, Cornwell regarde également un match de cricket à la télévision. Devon Malcolm, fast bowler peu réputé pour ses qualités de batteur, réussit un six inattendu. Pour le musicien, ce geste improbable montre qu’une action risquée peut brusquement modifier une trajectoire.
L’épisode lui donne le courage de considérer le spectacle de l’Alexandra Palace comme son dernier avec le groupe. Le lendemain, il informe les autres membres de son départ. Une décision préparée par plusieurs années de frustration trouve ainsi son déclencheur dans une scène sportive sans rapport apparent avec la musique.
Cornwell ne reviendra pas sur ce choix. Dans ses entretiens ultérieurs, il refuse l’idée d’une réunion, qu’il considère incompatible avec son besoin d’évolution. Il reconnaît pourtant que l’intensité de cette période continue de l’accompagner, au point de rêver encore des Stranglers.
Apprendre à ne plus reproduire les Stranglers
La liberté solo ne se construit pas immédiatement. Après son départ, Hugh Cornwell tente d’abord de retrouver une configuration comprenant des claviers. Il comprend ensuite qu’il cherche ainsi à rivaliser avec le son très codifié de son ancien groupe. Il simplifie alors ses arrangements et repense sa manière de travailler.
Cette seconde partie de parcours lui permet de collaborer avec des producteurs comme Tony Visconti et Steve Albini, notamment autour d’albums tels que Hooverdam et Monster. Elle repose aussi sur un paradoxe économique : lorsque les Stranglers continuent de jouer les chansons auxquelles il a contribué, les droits d’auteur lui procurent une sécurité qui l’autorise à travailler sans suivre les attentes d’un label.
La rupture n’efface d’ailleurs pas son ancien répertoire. Pour certains projets, Cornwell mêle ses nouvelles compositions à des titres des Stranglers auxquels il estime avoir fortement contribué, soit environ 40 % du catalogue. Il ne les traite plus comme les obligations d’une institution, mais comme des chansons d’auteur susceptibles d’être replacées dans d’autres contextes sonores.
La même « bizarrerie » d’une période à l’autre
Ces dernières années, Hugh Cornwell continue de promouvoir Monster et de présenter certains titres des Stranglers sous des formes acoustiques. Cette coexistence entre passé et présent ne contredit pas son départ de 1990. Elle distingue plutôt les chansons qu’il revendique de la structure collective qu’il ne voulait plus reproduire.
De « Golden Brown », longtemps impossible à intégrer à un morceau, à la décision de quitter un groupe devenu trop prévisible à ses yeux, le même fil apparaît : Cornwell avance lorsqu’une forme familière peut être déplacée. À 77 ans, son parcours se comprend moins comme un rejet des Stranglers que comme une lutte constante contre la répétition — jusque dans la façon de reprendre aujourd’hui les chansons qui ont construit son nom.