Supertramp publiait Crime of the Century le 13 septembre 1974. Cinquante-deux ans plus tard, ce troisième album reste le récit d’un groupe remanié qui, avec l’appui décisif de Ken Scott, trouvait enfin une identité et amorçait sa percée internationale.
Avant de devenir le disque du basculement, Crime of the Century est celui d’une seconde chance. Les deux premiers albums studio de Supertramp ont obtenu peu de résultats commerciaux. À l’approche du troisième, le groupe a été remanié et travaille sous une pression évidente : il lui faut désormais donner une suite convaincante à des débuts restés discrets.
Pourtant, A&M Records ne réduit pas la voilure. Le label aurait au contraire accordé davantage de temps de studio à Supertramp, reconnaissant les progrès accomplis par le groupe. Roger Hodgson l’a résumé ainsi : « We’d matured a lot and our record company recognised that and put us in the studio with Ken Scott. » Cette confiance place les musiciens face à une occasion rare : reprendre leur trajectoire presque depuis le début, mais avec des moyens et un producteur capables d’accompagner leur maturation.
Entre février et juin 1974, Supertramp enregistre à Londres, notamment aux Trident Studios, aux Ramport Studios et chez Scorpio Sound. Le groupe partage la production avec Ken Scott. Sa présence devient l’un des éléments déterminants de la fabrication du disque, au point d’être régulièrement associée au son final qui distingue Crime of the Century des deux albums précédents.
Pour Supertramp, ces séances tiennent aussi de l’apprentissage accéléré. Hodgson a expliqué que le travail mené avec Scott à Trident avait beaucoup appris au groupe sur la manière de construire un bon disque. Ce troisième passage en studio n’est donc pas seulement une nouvelle série de chansons : il permet à la formation stabilisée de mieux maîtriser l’enregistrement et d’organiser ses idées avec davantage de précision.
C’est là que s’affirme la signature sonore désormais associée au groupe, avec le piano, le Wurlitzer et le saxophone soprano placés en avant. Cette identité ne repose toutefois pas sur une écriture devenue collective. Hodgson a précisé qu’à cette période, Rick Davies et lui avaient déjà commencé à composer séparément : « Rick and I had already begun to write separately. » Deux écritures distinctes alimentent ainsi un même album, tandis que la production leur donne une cohérence d’ensemble.
Hodgson évoque également des chansons devenues plus personnelles et plus fortes. La progression de Supertramp se joue donc sur plusieurs plans à la fois : une formation renouvelée, des auteurs qui affirment leur voix propre, davantage de temps pour enregistrer et un producteur expérimenté pour transformer ces morceaux en un disque solidement construit.
School installe d’emblée l’ambition de l’ensemble et s’impose parmi les titres majeurs de l’album. Sa présence durable dans les rééditions et les sélections consacrées à Crime of the Century témoigne de son rôle central dans la perception du disque. Supertramp ne cherche plus seulement le morceau susceptible de fonctionner isolément : le groupe façonne un album dont les chansons se répondent par leur atmosphère et leur force narrative.
Rudy participe particulièrement à cette impression. À l’occasion de la réédition deluxe mise en avant en 2025, Roger Hodgson est revenu sur les interrogations entourant l’origine du personnage et l’éventuelle dimension conceptuelle de l’album. La question demeure ouverte : Crime of the Century ne doit pas être présenté comme un album conceptuel de manière catégorique. Mais la capacité de ses chansons à faire surgir des personnages, des tensions et un sentiment de solitude explique pourquoi cette lecture continue d’accompagner le disque.
Son identité visuelle renforce cette unité. La pochette et sa narration graphique ont souvent été rapprochées des idées de crime et de solitude urbaine. Sans attribuer au groupe une intention précise qui reste peu documentée, l’image contribue à donner à l’album une présence immédiatement reconnaissable, en accord avec les questions et les figures qui traversent ses chansons.
Publié le 13 septembre 1974 au Royaume-Uni, puis le 25 octobre aux États-Unis, Crime of the Century ne se contente pas d’améliorer la situation de Supertramp : il change l’échelle de sa carrière. Au Royaume-Uni, Dreamer contribue à relancer l’album dans les classements après sa sortie. Le titre agit ainsi comme un véritable levier de percée, plutôt que comme un simple extrait ajouté à la promotion du disque.
La progression se confirme outre-Atlantique. Crime of the Century devient le premier album de Supertramp à entrer dans le Top 40 du Billboard américain, avant d’obtenir un statut or aux États-Unis. Après deux disques sans grand impact commercial, le groupe dispose enfin d’un album capable de porter sa carrière au-delà de son marché d’origine.
Cette réussite donne tout son relief au pari initial d’A&M Records. Le temps supplémentaire, la nouvelle stabilité du groupe et la collaboration avec Ken Scott n’ont pas simplement permis à Supertramp de poursuivre son parcours : ils ont fixé la formule qui lui manquait. Cinquante-deux ans après la première sortie britannique, le moment décisif reste inscrit dans ces séances londoniennes de 1974, quand un groupe encore fragile apprenait, avec son producteur, à fabriquer le disque qui allait réellement lancer sa carrière internationale.