Pink Floyd publiait Wish You Were Here le 12 septembre 1975 au Royaume-Uni. Cinquante et un ans plus tard, son neuvième album studio reste le récit d’un groupe qui transforma la pression, le manque d’élan et l’absence de Syd Barrett en matière créative.
Après le succès massif de The Dark Side of the Moon, Pink Floyd aurait pu chercher à reproduire une formule victorieuse. Mais lorsque le groupe se retrouve en 1975 au Studio Three des EMI Studios, à Londres, la suite ne vient pas naturellement. David Gilmour décrira plus tard ce démarrage sans détour : « It was difficult and we didn't know what we were doing. » Les séances avancent lentement, par assemblage progressif d’idées, dans un climat où la réussite précédente pèse autant qu’elle ouvre de nouvelles possibilités.
Roger Waters résumera cette situation par une formule encore plus radicale : « the album is actually about not coming up with anything ». Le disque parle donc aussi de cette incapacité à être pleinement présent, à savoir quoi faire au moment où il faudrait le faire. Waters dira également : « we wished we were somewhere else ». L’absence qui donne son titre à l’album ne désigne pas seulement une personne éloignée. Elle devient une manière de décrire l’état du groupe, sa distance intérieure et le vide laissé par une période de succès difficile à prolonger.
L’enregistrement s’étend de janvier à juillet 1975. Pink Floyd travaille par étapes, les séances londoniennes étant interrompues par des tournées américaines. Le groupe reprend ensuite le chantier et l’achève après son concert de Knebworth, donné le 5 juillet. Cette fabrication par à-coups correspond à un album qui ne s’est pas imposé d’un seul bloc : ses éléments ont dû être réunis et organisés jusqu’à former un ensemble cohérent.
À ce stade de sa carrière, Pink Floyd conserve directement la maîtrise du projet. Le groupe est crédité comme producteur, sans confier à une figure extérieure la responsabilité générale du disque. Ce contrôle ne rend pas les décisions plus simples. Il oblige au contraire les musiciens à trouver eux-mêmes une direction commune après The Dark Side of the Moon, alors que les premiers travaux paraissent laborieux.
Le fil conducteur finit par émerger autour de l’absence, de la distance et de Syd Barrett. Cofondateur de Pink Floyd, celui-ci avait quitté le groupe en 1968 alors que sa santé mentale déclinait. Sa figure offre au disque un centre émotionnel précis, sans réduire pour autant toutes ses chansons à un seul portrait. Barrett incarne une absence concrète, tandis que l’album élargit cette sensation au fonctionnement du groupe et à ses rapports avec l’industrie musicale.
Shine On You Crazy Diamond devient le cœur de cette construction. Pensé comme un ensemble de parties reliées entre elles, le morceau repose sur des idées musicales apportées par plusieurs membres de Pink Floyd. Son hommage à Syd Barrett est explicite. Plutôt que de le cantonner à une seule plage, le groupe en répartit les différentes sections de façon à encadrer le centre du disque.
Entre ces deux ensembles prennent place les autres pièces, dont Have a Cigar. La chanson prolonge le commentaire de Pink Floyd sur l’industrie musicale et s’insère dans la structure reliant les parties de Shine On You Crazy Diamond. Le disque associe ainsi deux formes de distance : celle qui sépare les musiciens d’un ancien compagnon et celle qui apparaît entre la création artistique et le système chargé de l’exploiter.
Un épisode demeure attaché à la fin de ces séances : Syd Barrett serait lui-même passé au studio. La chronologie et les détails précis de cette visite sont moins solidement établis que l’existence de l’hommage qui traverse l’album. La scène a néanmoins pris une place particulière dans le récit de sa fabrication, tant elle semble faire surgir au milieu du travail celui dont l’absence avait nourri Shine On You Crazy Diamond.
La chanson Wish You Were Here suit un chemin plus direct. Roger Waters a raconté que son écriture était partie de la guitare de David Gilmour. À partir de cette idée musicale, les paroles ont été rédigées rapidement. Le morceau-titre condense alors l’orientation générale du projet : une présence recherchée, une distance impossible à ignorer et le sentiment d’être ailleurs, même lorsque l’on se trouve physiquement au même endroit.
Le 12 septembre 1975, Wish You Were Here paraît au Royaume-Uni sous le label Harvest Records. Columbia Records le publie aux États-Unis le lendemain, le 13 septembre. Cette distinction territoriale accompagne la situation industrielle de Pink Floyd : le groupe demeure lié à EMI et Harvest en Europe, tandis que Columbia prend en charge le marché américain et certains territoires hors d’Europe.
L’album atteint la première place du UK Albums Chart comme celle du Billboard 200. Il est certifié or au Royaume-Uni et aux États-Unis peu après sa sortie, avant d’obtenir ultérieurement des certifications multi-platine sur le marché américain. Son parcours commercial ne s’arrête pas à cette première période : les rééditions du cinquantième anniversaire en 2025, distinctes de l’édition originale, lui ont apporté une nouvelle exposition médiatique et commerciale.
Cette longévité part d’un paradoxe clairement formulé par ses auteurs : Pink Floyd ne savait pas immédiatement comment avancer, et cette difficulté est devenue le sujet même du disque. Les séances lentes, les interruptions, la guitare de Gilmour, les paroles de Waters et la figure de Barrett ont fini par s’ordonner autour d’une même question. Cinquante et un ans après sa sortie britannique, Wish You Were Here reste encadré par les différentes parties de Shine On You Crazy Diamond, hommage placé à l’entrée et à la sortie comme pour rendre l’absence impossible à contourner.